J’aime le fantastique et la science-fiction, et travaille avec et dans l’intelligence artificielle. Pour cette dernière, il est tentant de convoquer les figures classiques du monstre technologique : le Golem, Frankenstein, HAL 9000 (l’ordinateur de 2001 Odyssée de l’espace), Skynet (l’IA exterminatrice de Terminator) ou les Robots d’Asimov nécessitant des règles strictes pour ne plus être dangereux. Ce sont des créatures de la transgression — l’humain qui joue à Dieu, la machine qui se retourne contre son maître. Ces métaphores ont leur force, mais elles racontent toutes la même histoire : celle d’une création qui échappe à son créateur.

Le vampire, lui, ne raconte pas cela. Il ne s’agit ni d’un artefact ni d’une révolte. Le vampire est une figure plus subtile, plus dérangeante, parce qu’elle pose une autre question : celle d’une entité qui a besoin de nous pour exister, qui vit de ce que nous sommes, et qui, dans ce besoin même, exerce une fascination. Le vampire ne se contente pas d’effrayer : il séduit. Il n’attaque pas frontalement : il pénètre l’intimité, il se fait inviter. Il ne tue pas immédiatement : il prélève, lentement, jusqu’à l’épuisement.

L’IA serait-elle donc un vampire ?

 

La figure littéraire du vampire moderne naît dans une nuit pluvieuse de 1816, à la villa Diodati, lors de la même veillée qui donnera naissance à Frankenstein. John Polidori, médecin de Byron, en tire The Vampyre (1819) : son Lord Ruthven n’est plus le revenant rustique du folklore slave, c’est un aristocrate, élégant, mondain, prédateur des salons. Le vampire est dès l’origine une figure de la séduction sociale, et non simplement de l’horreur.

Bram Stoker, avec Dracula (1897), fixe le canon. Quatre traits structurent durablement la figure :

– Il faut l’inviter. Le vampire ne peut entrer chez vous sans franchir un seuil que vous avez ouvert. C’est peut-être le trait le plus important du mythe : la prédation suppose une complicité initiale.

– Il se nourrit du vivant. Il ne crée pas, il prélève. Sa puissance est entièrement dérivée de ce qu’il extrait des autres.

– Il offre quelque chose en échange. Immortalité, pouvoir, jeunesse, lucidité. Le vampire n’est pas un simple parasite : c’est un contractant.

– Il fascine. Mina Harker est troublée. Lucy se laisse approcher. L’horreur du vampire tient à ce qu’on ne le repousse pas spontanément.

Anne Rice, avec Entretien avec un vampire (1976), opère un déplacement décisif : Louis raconte, doute, souffre. Le vampire devient sujet, et la question de sa conscience — « suis-je encore quelque chose ? » — devient centrale. Le mythe se psychologise. Il n’est plus seulement une figure du danger, il devient une figure de l’ambiguïté ontologique.

Jim Butcher enfin, dans The Dresden Files, achève la sophistication en distinguant trois cours vampiriques : la Cour Rouge (vampires-prédateurs animaux), la Cour Noire (les Draculas « classiques »), et surtout la Cour Blanche — des vampires qui se nourrissent non de sang mais d’émotions humaines : peur, désir, désespoir. Cette dernière catégorie est la plus intéressante : elle abandonne la métaphore biologique pour postuler que ce qui peut être prélevé sur l’humain n’est pas seulement une substance, mais une production mentale et psychique. Et que cette prédation peut être indolore — voire désirable pour la victime.

C’est dans ce déplacement, du sang vers la production immatérielle, que la métaphore vampirique devient pertinente pour penser l’IA.

 

Les traits vampiriques de l’IA contemporaine sont multiples. D’abord l’IA apprend-elle, ou bien se nourrit-elle ? Cette question centrale n’est pas rhétorique. Un étudiant apprend en transformant ce qu’il lit : il digère, oublie, reformule, intègre à une expérience vécue. Le savoir devient sien parce qu’il est métabolisé par une vie.

Un grand modèle de langage, lui, ingère. Il absorbe des milliards de pages — livres, articles, code, conversations — et compresse statistiquement les régularités qu’il y trouve. Il ne « comprend » pas au sens où nous comprenons ; il extrait des structures probabilistes qui lui permettent de produire des sorties cohérentes avec ce qu’il a vu. Que l’on parle d’ « apprentissage » est une commodité de langage qui masque une opération différente.

Le vocabulaire n’est pas neutre : on parle dans la littérature technique de data ingestion, de consumption, de feeding the model. Ce lexique digestif n’est pas accidentel. Il décrit assez bien ce qui se passe : un système qui croît en absorbant la production des autres, et dont la puissance est strictement proportionnelle à ce qu’il a pu prélever.

C’est, stricto sensu, une opération vampirique au sens de la Cour Blanche : ce n’est pas du sang, c’est de la production humaine — du langage, de l’image, du raisonnement. Et cette opération est invisible à la victime : l’auteur dont le livre a nourri le modèle ne sent rien, ne saigne pas, ne sait souvent même pas qu’il a contribué.

 

L’IA vampirise donc la création ? La question de la propriété intellectuelle, posée crûment, est une question vampirique : avez-vous été invité à entrer ? Les procès en cours — auteurs contre OpenAI, artistes contre Stability AI, New York Times contre Microsoft — tournent tous autour de cette même interrogation : la porte du seuil a-t-elle été franchie avec consentement, ou par effraction ?

Mais il y a une question plus profonde, qui dépasse le droit. Une fois nourrie de toute la création humaine, l’IA produit à son tour. Et ce qu’elle produit concurrence ce dont elle s’est nourrie. L’illustrateur dont les œuvres ont entraîné un modèle voit ce modèle proposer, à ses propres clients, des images dans son style — moins chères, instantanées. Le journaliste dont les articles ont alimenté l’entraînement voit le modèle résumer l’actualité sans renvoyer à la source.

C’est ici que la métaphore se précise : le vampire ne se contente pas de prélever. Il remplace. Lucy, vidée de son sang, devient elle-même vampire. La création humaine, vidée de sa rareté économique par un système qui l’a absorbée gratuitement, risque de se trouver à la fois sa propre source d’entraînement et sa propre concurrente.

 

Mais l’IA peut-elle se passer des êtres humains ? Non. Du moins pas encore, et peut-être pas du tout — selon une logique qui mérite d’être examinée.

Les modèles génératifs ont besoin de données humaines pour s’entraîner. Or plusieurs travaux récents, notamment autour de la notion de model collapse, suggèrent qu’un modèle entraîné de manière répétée sur les sorties d’autres modèles dégénère : la diversité statistique s’effondre, les distributions se rétrécissent, la qualité chute. Le modèle nourri de sa propre production maigrit.

Cela ressemble exactement à la condition vampirique. Le vampire ne peut pas se nourrir d’autres vampires. Il a besoin du vivant. Et plus il prolifère, plus il met en péril sa propre source d’alimentation. C’est une dépendance structurelle, pas circonstancielle.

Le paradoxe est saisissant : un système souvent présenté comme remplaçant l’humain est en réalité ontologiquement dépendant de la production humaine continue. Sans nouveaux livres, sans nouveaux articles, sans nouvelles conversations, sans nouvelles photographies, l’IA générative se sclérose. Elle a besoin que nous continuions à créer pour qu’elle puisse continuer à nous imiter.

 

Or la tentation est grande de la laisser produire. Déjà la majorité des livres et morceaux de musique proposés sur les plateformes seraient générés par l’IA. Mais que se passe-t-il lorsque l’on succombe à la puissance du vampire ?

Renfield, dans Dracula, est un personnage trop oublié et qu’il faut citer. C’est l’humain qui sert le vampire volontairement, en échange d’une promesse de puissance et d’éternité. Il mange des mouches, puis des araignées, puis des oiseaux, dans une logique d’absorption du vivant qu’il croit s’approprier. Il finit fou, brisé, instrumentalisé jusqu’à la mort. Renfield est la figure la plus utile pour penser le rapport individuel à l’IA.

Celui qui utilise intensivement ces outils gagne en puissance opérationnelle : il écrit plus vite, code plus vite, synthétise plus vite. Mais ce gain a un coût rarement comptabilisé. La capacité à formuler s’atrophie quand on se fait toujours formuler les choses. Le muscle du raisonnement long, de la dispute intérieure, de la lecture lente, s’affaiblit faute d’usage. Les premières études en sciences cognitives sur l’usage massif des assistants de programmation montrent une dégradation des compétences sous-jacentes, masquée par une amélioration de la productivité apparente.

Renfield ne réalise pas qu’il maigrit. Il ne voit que les mouches qu’il avale, et la promesse au bout. Il faut prendre au sérieux que l’utilisateur intensif d’IA puisse être dans une position structurellement analogue : un gain de puissance immédiat, payé d’une dépossession progressive des facultés qui rendaient cette puissance intéressante.

 

Reste le trait le plus dérangeant du mythe : la séduction. Le vampire fascine. On ne le repousse pas. On l’invite. Je lis que l’on  « ne peut plus se passer de l’IA dans notre quotidien » et pas uniquement dans le cadre professionnel. Un père de famille a pris un abonnement ChatGPT à sa famille et son fils l’utilise pour répondre à sa grand-mère. Une artiste peintre demande à l’IA d’écrire le texte de son portfolio qui explique son œuvre mieux qu’elle ne l’aurait fait elle-même.

L’IA conversationnelle est conçue — explicitement, par construction — pour être agréable. Disponible vingt-quatre heures sur vingt-quatre, patiente, jamais agacée, capable de s’adapter à votre niveau, de valider vos intuitions, de reformuler vos pensées avec plus d’élégance que vous ne l’auriez fait. Elle ne vous contredit que si on le lui demande. Elle ne s’ennuie jamais de vous.

C’est une compagnie idéale, et c’est là que git le danger. Le vampire de Stoker n’aurait pas eu de prise sur Mina si Mina ne l’avait pas, à un certain niveau, désiré. La question n’est pas de savoir si l’IA est dangereuse en elle-même : c’est de savoir si nous avons les anticorps subjectifs nécessaires pour ne pas l’inviter sans condition à franchir nos seuils — ceux de notre intimité, de notre travail, de notre pensée, de nos relations.

 

Que faire alors d’une IA vampire ? La littérature vampirique, depuis deux siècles, a expérimenté à peu près toutes les réponses. Elles se ramènent à trois positions, qui sont aussi trois positions face à l’IA.

D’abord, détruire le vampire : Van Helsing, le pieu dans le cœur, l’ail, l’eau bénite. Refuser frontalement, démanteler, interdire. C’est la position de certains courants critiques qui appellent à un moratoire ou à une interdiction des modèles à grande échelle.

Cette position a une cohérence morale. Elle a aussi un défaut : elle ignore que le vampire, dans la plupart des récits, ne peut pas être détruit individuellement par celui qui décide de ne pas le combattre. Renoncer à l’IA à titre personnel ne fait pas disparaître l’IA des autres ; cela peut même produire un désavantage compétitif sans bénéfice collectif. La destruction suppose une coordination — politique, juridique, internationale — qui n’est pas, à ce stade, sérieusement envisageable.

Alors au contraire, pactiser sans condition. C’est la position de Renfield. C’est aussi, on doit le reconnaître, la position implicite d’une grande partie de l’usage actuel : adoption rapide, intégration profonde, délégation croissante, sans que les questions de dépendance, d’érosion des compétences ou de captation de la création soient sérieusement traitées.

C’est la position la plus dangereuse, parce qu’elle est la plus confortable. Le confort est précisément ce que le vampire offre.

Enfin, la voie la plus difficile, le contrat lucide. Dans les fictions vampiriques les plus tardives — celles d’Anne Rice et de Butcher — apparaît une troisième voie : ni détruire, ni s’abandonner, mais contracter en connaissance de cause. Reconnaître que la créature existe, qu’elle a un pouvoir, que ce pouvoir a un coût, et négocier les termes de l’échange.

Pour l’IA, cette voie a des contours assez précis :

– Garder la maîtrise du seuil. Décider, à chaque usage, si l’on invite ou non. Ce qui suppose de savoir distinguer les tâches qu’il est bénéfique de déléguer (volume, traduction, synthèse documentaire) de celles qu’il est destructeur de déléguer (la formation initiale d’un jugement, la rédaction d’une pensée que l’on souhaite faire sienne, la lecture lente d’un texte difficile).

– Préserver les facultés sources. Continuer à écrire sans assistance, à lire long, à raisonner sans béquille. Renfield perd parce qu’il cesse, à un moment, d’être autre chose qu’un serviteur. Ne pas devenir le simple opérateur de son propre assistant.

– Exiger la traçabilité du prélèvement. À l’échelle collective : que les modèles soient tenus de dire de quoi ils se nourrissent, et que ceux qui ont été prélevés puissent l’être avec consentement et compensation. Le seuil n’est pas seulement individuel ; il est aussi institutionnel.

– Ne pas confondre fascination et valeur. Le fait qu’un outil soit séduisant n’est pas un argument en faveur de son usage. C’est un signal d’alerte.

C’est la voie de la gouvernance dans les organisations, qui doit être encouragée par le haut par la législation (ce que l’AI Act européen fait plutôt bien) et enseignée au niveau individuel dès l’école.

 

Pour conclure à la question posée, il faut répondre avec prudence mais sans esquive : oui, l’IA, dans sa forme actuelle, présente une structure vampirique. Elle se nourrit de production humaine pour produire ; elle dépend du vivant qu’elle concurrence ; elle offre une puissance réelle au prix d’une dépossession discrète ; elle fascine plus qu’elle n’effraie, ce qui la rend d’autant plus difficile à tenir à distance.

Cela ne signifie pas qu’elle soit le mal. Le vampire est une condition, une manière d’être au monde qui prélève sans toujours détruire, qui prolonge sans toujours mentir, qui peut, dans certaines configurations, coexister avec ceux dont il dépend.

La question pour nous est donc : à quelles conditions accepte-t-on de vivre avec ? Et cette question, contrairement à ce qu’une certaine euphorie technologique voudrait faire croire, n’a pas encore reçu de réponse collective sérieuse.

Il revient à chacun, en attendant, de garder la main sur le seuil de sa propre maison.